Concours de l’enseignement au Maroc

Benabdallah relève le plafond de l’espoir, mais l’État saura-t-il ouvrir les portes de l’avenir ?

Par Zakia Laaroussi-Redactrice en cheffe-Paris

En annonçant son intention de relever la limite d’âge de 35 ans pour accéder aux concours de l’enseignement, le nouveau ministre de l’Éducation nationale ravive les espoirs de milliers de diplômés. Au-delà d’une mesure administrative, c’est toute une conception de la compétence, de l’équité et du rôle de l’école publique qui se trouve aujourd’hui interrogée.

Trente-cinq ans. Trois décennies et demie d’existence, de formations parfois interminables, de sacrifices familiaux, de concours manqués, de précarité et d’espoirs obstinément entretenus. Puis, un jour, une limite réglementaire vient rappeler à un diplômé que son savoir peut être recevable, que ses compétences peuvent être réelles, mais que son âge risque de lui fermer la porte avant même qu’il ait pu défendre sa candidature.

C’est dans cette contradiction que s’inscrit aujourd’hui le débat sur la limitation de l’âge d’accès aux concours de l’enseignement au Maroc. Le 20 octobre 2026, lors de son intervention dans l’émission Nouqta ila s-satr, diffusée sur la première chaîne, Mohamed Nabil Benabdallah, récemment nommé ministre de l’Éducation nationale, du Préscolaire, de la Formation professionnelle et de la Qualification, a exprimé sa volonté de revoir le plafond actuel de 35 ans et affirmé que celui-ci serait relevé. Une déclaration qui a immédiatement ravivé les attentes de nombreux candidats jusque-là exclus par ce critère.

Mais la précision est indispensable : aucun nouvel âge limite n’a été officiellement fixé dans les déclarations rapportées. Les chiffres de 40 ou de 45 ans circulent dans le débat public, mais ils ne constituent pas, à ce stade, une décision acquise. Entre la parole politique et le texte réglementaire, il reste un passage décisif : celui de la mise en œuvre.

L’intérêt de cette annonce tient aussi à la trajectoire de son auteur. Issu du cœur de l’opposition, Nabil Benabdallah a longtemps porté des critiques et des revendications dont certaines concernent précisément les mécanismes d’exclusion et les conditions d’accès à l’emploi public. Le voir désormais à la tête d’un ministère aussi stratégique offre une occasion singulière : celle de mesurer la capacité d’un responsable politique à transformer ses convictions en actes, ses arguments en arbitrages et ses promesses en droits effectifs.

Son aisance dans le dialogue et sa manière d’articuler les dimensions politiques et sociales des dossiers constituent des atouts appréciables. Mais l’éloquence ne devient une force publique que lorsqu’elle se traduit par des décisions lisibles, des délais respectés et des résultats vérifiables. Le véritable examen de passage du ministre ne se jouera donc pas seulement devant les caméras, mais dans les textes qu’il fera adopter, les blocages qu’il saura lever et la confiance qu’il parviendra à restaurer. Le Maroc doit-il continuer à considérer l’âge comme une frontière administrative, ou apprendre à reconnaître la compétence comme une richesse qui ne s’éteint pas au seuil d’une date anniversaire ?

La comparaison internationale permet de poser la question avec davantage de recul. En France, les conditions officielles d’accès aux concours de recrutement des enseignants ne reposent pas sur un plafond général fixé à 35 ans : les candidats ne peuvent notamment pas dépasser l’âge légal de départ à la retraite au moment de leur titularisation. Le dispositif français montre ainsi qu’il est possible d’encadrer le recrutement sans imposer systématiquement une limite aussi précoce.

L’enjeu n’est pas de copier mécaniquement un modèle étranger. Les systèmes éducatifs diffèrent par leurs statuts, leurs modes de formation, leurs besoins démographiques et leurs règles de recrutement. Mais la comparaison oblige à interroger le bien-fondé de chaque restriction : répond-elle à une nécessité démontrable, ou reproduit-elle une habitude administrative dont la pertinence n’a jamais été suffisamment réévaluée ?

Les données de l’OCDE apportent un éclairage supplémentaire. En 2024, l’âge moyen des enseignants se situait autour de 45 ans dans les systèmes étudiés, tandis qu’au Maroc il était d’environ 39 ans. Ces chiffres concernent les enseignants déjà en poste, et non les candidats aux concours ; ils ne permettent donc pas, à eux seuls, de déterminer l’âge idéal de recrutement. Ils rappellent néanmoins une évidence souvent oubliée : l’enseignement est un métier qui se construit dans la durée, et l’expérience peut être une ressource plutôt qu’un handicap.

Bien entendu, l’assouplissement d’une limite d’âge ne saurait constituer une politique éducative à lui seul. La compétence disciplinaire, la maîtrise pédagogique, la capacité à accompagner les enfants et la qualité de la formation doivent demeurer des exigences non négociables. Ouvrir davantage le recrutement n’a de sens que si l’on maintient des critères rigoureux de sélection et un dispositif de formation capable de préparer chaque candidat aux réalités de la classe.

La question dépasse donc les intérêts individuels des candidats. Elle concerne le modèle de société que l’école publique contribue à bâtir. Derrière chaque personne exclue par l’âge, il peut y avoir un parcours contrarié, une compétence inutilisée ou une vocation à laquelle les circonstances ont imposé un détour. Une politique de recrutement plus ouverte permettrait-elle de mobiliser ces ressources ? Pourrait-elle renforcer l’égalité des chances sans affaiblir les exigences du métier ? Voilà les questions auxquelles une réforme sérieuse doit répondre.

Le ministre devra également inscrire cette éventuelle évolution dans une vision plus large : amélioration des conditions de travail, stabilisation des personnels de l’enseignement préscolaire, lutte contre le décrochage scolaire, réduction des inégalités territoriales et amélioration des apprentissages. Car une école ne se réforme pas uniquement en ouvrant ses portes aux enseignants ; elle se réforme aussi en leur donnant les moyens d’accomplir leur mission.

L’attente est désormais claire : quel sera le nouveau plafond ? À partir de quand s’appliquera-t-il ? Les prochains concours seront-ils concernés ? Selon quelles dispositions les candidats actuellement exclus pourront-ils présenter leur candidature ? Ces interrogations exigent des réponses officielles, précises et accessibles à tous.

En définitive, l’annonce de Benabdallah a rouvert une fenêtre que beaucoup croyaient définitivement condamnée. Il serait prématuré d’y voir une victoire acquise, mais injuste d’en sous-estimer la portée symbolique. Pour les diplômés concernés, il ne s’agit pas seulement de gagner quelques années supplémentaires : il s’agit de retrouver la possibilité de participer à la construction du pays.

Un État juste n’est pas celui qui supprime toute règle, mais celui qui sait expliquer ses règles, en mesurer les effets et les réviser lorsqu’elles produisent des exclusions disproportionnées. Quant à l’école, elle devrait être le lieu où la société apprend à dépasser ses préjugés, non celui où elle les transforme en procédures. Le plafond de l’âge sera peut-être relevé. Mais la véritable question demeure : le Maroc saura-t-il faire de cette annonce le commencement d’une politique plus ambitieuse, dans laquelle la compétence, l’expérience et le mérite pèseront davantage que les frontières arbitraires d’un calendrier ?

Car un pays ne perd pas seulement des candidats lorsqu’il ferme une porte trop tôt. Il risque aussi de perdre des idées, des vocations et des possibilités de renouvellement. Et lorsqu’il s’agit de l’école, ce sont toujours les générations futures qui finissent par en payer le prix.

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