L’instabilité politique et son coût pour le développement de l’Afrique

Peut-on mesurer ce que les crises politiques coûtent réellement au continent ?

Par Mohamed El Aichouni
Expert en financement du développement et en politiques publiques

Introduction

Pendant des décennies, le débat sur l’instabilité politique en Afrique a principalement été abordé sous l’angle de la démocratie, de la sécurité, des institutions et des droits humains. Beaucoup plus rarement l’a-t-on envisagé sous celui de son coût économique cumulé.

Pourtant, les coups d’État, les guerres civiles, les crises électorales, les transitions politiques prolongées, les sanctions internationales et l’affaiblissement des institutions produisent des effets économiques très concrets : croissance perdue, investissements reportés, projets interrompus, fuite des capitaux, dépenses de sécurité supplémentaires, renchérissement du financement et dégradation des services publics. Il serait donc pertinent de considérer l’instabilité politique comme une « taxe invisible sur le développement ».

Contrairement à un impôt, cette « taxe » ne constitue pas une recette publique. Elle désigne, par métaphore, un manque à gagner collectif. Certaines crises peuvent néanmoins enrichir des acteurs qui profitent des trafics, des rentes ou de la captation des marchés. Leurs gains privés peuvent ainsi aller de pair avec l’appauvrissement de la société.

Une Afrique particulièrement exposée

L’instabilité politique n’est pas une spécificité africaine, et les trajectoires des pays du continent sont loin d’être homogènes. La Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED) rappelle néanmoins que l’Afrique concentre 220 des 492 coups d’État ou tentatives de coup d’État recensés dans le monde depuis 1950, selon le bilan historique repris dans son Rapport sur le développement économique en Afrique 2024, publié en 2025. Ce chiffre correspond au décompte historique présenté dans ce rapport et ne constitue pas un recensement actualisé à octobre 2026 [1].

À ces événements s’ajoutent les conflits armés, les crises postélectorales, les changements anticonstitutionnels de gouvernement, les rébellions, les transitions politiques prolongées et les situations de fragilité institutionnelle.

Le phénomène devient particulièrement préoccupant lorsqu’il touche des économies disposant déjà de marges budgétaires limitées, confrontées à d’importants besoins en infrastructures et ayant un accès restreint aux financements internationaux.

La question essentielle n’est donc plus seulement : combien coûte une crise politique pendant qu’elle se déroule ? Il faut également se demander combien de développement cette crise empêche de produire au cours des années suivantes.

Une première mesure : environ 2,3 points de croissance perdus après un coup d’État

Dans un document de travail publié par le Fonds monétaire international (FMI) le 5 juin 2026, Luc Tucker et Idrissa Aladji Aya estiment, à l’aide d’une méthode de rééquilibrage statistique des groupes comparés, qu’un coup d’État réduit en moyenne la croissance du produit intérieur brut (PIB) d’environ 2,3 points de pourcentage au cours de l’année où il survient [2]. Il s’agit d’un résultat de recherche propre aux auteurs, et non d’une prévision applicable automatiquement à chaque pays.

L’étude estime également une réduction d’environ cinq points de pourcentage de la croissance cumulée sur les cinq années suivantes. Ce résultat concerne les coups d’État et ne peut être extrapolé sans précaution aux guerres civiles, aux manifestations ou aux changements ordinaires de gouvernement. Il ne signifie ni une perte supplémentaire de cinq points chaque année, ni une mesure exhaustive du coût social des crises politiques [2].

Pour illustrer cet ordre de grandeur, prenons l’exemple d’un pays dont le PIB s’élève à 50 milliards de dollars l’année précédant la crise. Avec une croissance attendue de 6 %, son PIB atteindrait 53 milliards de dollars en l’absence de crise. Si la croissance recule de 2,3 points de pourcentage, pour s’établir à 3,7 %, le PIB atteindrait alors 51,85 milliards de dollars.

L’écart entre les deux scénarios serait donc de 1,15 milliard de dollars, soit environ 2,17 % du PIB attendu en l’absence de crise. Avec un PIB initial de 100 milliards de dollars, le même calcul donnerait 106 milliards de dollars dans le scénario sans crise, contre 103,7 milliards après le choc, soit un écart de 2,3 milliards de dollars dès la première année.

Ces exemples sont purement pédagogiques. Ils reposent sur des valeurs exprimées à prix constants et ne constituent pas des estimations applicables à un pays particulier. La distinction entre points de pourcentage de croissance et pourcentage de production perdue est essentielle : une baisse de 2,3 points du taux de croissance ne correspond pas nécessairement à une perte de 2,3 % du PIB qui aurait été réalisé sans la crise.

La véritable taxe est cumulative

L’erreur serait de mesurer uniquement la baisse du PIB observée pendant l’année de la crise. Supposons qu’un pays doive normalement enregistrer une croissance annuelle de 6 %, mais qu’une crise politique ramène ce taux à 3 % ou à 4 %. Le pays continue certes de croître, mais sa production évolue désormais sur une trajectoire inférieure à celle qu’il aurait pu suivre en l’absence de crise.

Les investissements non réalisés aujourd’hui peuvent réduire les capacités productives de demain. Les infrastructures dont la construction est retardée ne génèrent pas les gains attendus, tandis que les interruptions de scolarité peuvent affecter les revenus futurs et les perspectives professionnelles des générations concernées.

Même un retour au taux de croissance antérieur ne suffit pas nécessairement à récupérer le niveau de production perdu. On peut ainsi définir la « taxe d’instabilité institutionnelle » comme l’écart entre le PIB réel estimé dans un scénario sans crise et le PIB réel observé au cours d’une même année. Il s’agit d’une proposition analytique, et non d’un indicateur statistique officiel.

Le taux correspondant serait calculé en rapportant cet écart au PIB du scénario sans crise, puis en multipliant le résultat par 100. Sur plusieurs années, il conviendrait de cumuler les écarts annuels de production, exprimés dans une même unité monétaire à prix constants, en précisant, le cas échéant, la méthode d’actualisation retenue.

Le résultat dépendrait toutefois fortement du scénario de comparaison choisi. Il serait donc nécessaire de présenter plusieurs hypothèses et des marges d’incertitude, tout en tenant compte des chocs climatiques, des fluctuations des cours des matières premières et de la conjoncture économique internationale [3].

Les sept composantes de la taxe d’instabilité

La perte de PIB ne constitue que la manifestation la plus visible du phénomène. Le coût global de l’instabilité peut être analysé à travers sept composantes complémentaires.

Elle correspond à la production qui n’a pas été réalisée par rapport à la trajectoire économique estimée en l’absence de crise. Les résultats de Tucker et Aladji Aya fournissent un repère empirique pour apprécier les conséquences économiques des coups d’État. Ils ne permettent toutefois pas d’établir un barème universel du coût de l’instabilité politique [2].

L’incertitude politique peut modifier brutalement les décisions des investisseurs. Un entrepreneur peut différer la construction d’une usine, une multinationale peut choisir de s’implanter dans un autre pays, une banque peut augmenter sa prime de risque et un fonds d’investissement peut reporter ses engagements jusqu’à ce que la situation politique se clarifie.

La CNUCED relève notamment les risques politiques, les insuffisances des infrastructures et les obstacles réglementaires parmi les contraintes qui pèsent sur les perspectives économiques africaines [1]. Un investissement différé ou annulé peut entraîner une diminution des emplois, de la production et des recettes fiscales futures. L’ampleur de ces effets dépend toutefois du secteur concerné, de la durée de la crise et des possibilités de reprise des projets.

Plus un pays est considéré comme politiquement risqué, plus son accès au financement peut devenir difficile et coûteux. Le mécanisme peut être résumé ainsi :

Risque politique accru → hausse de la prime de risque → renchérissement du financement → alourdissement du service de la dette → réduction de la marge budgétaire disponible pour le développement.

L’instabilité politique peut ainsi continuer à peser sur les finances publiques plusieurs années après la fin de la crise elle-même.

L’instabilité oblige souvent les États à consacrer davantage de ressources à la sécurité, à la défense et au maintien de l’ordre. Ces dépenses peuvent être indispensables à la protection des populations et au rétablissement de la stabilité. Toutefois, dans un contexte de fortes contraintes budgétaires, leur augmentation impose des arbitrages entre différentes priorités publiques.

Les travaux du FMI consacrés aux fortes hausses des dépenses militaires à l’échelle mondiale permettent d’éclairer ces arbitrages. Ils font état d’une augmentation typique d’environ 2,7 points de PIB des dépenses de défense. Au cours des trois années suivant le début de ces épisodes, le déficit budgétaire se creuse d’environ 2,6 points de PIB et le ratio de la dette publique augmente de près de sept points par rapport à celui de pays comparables. En période de guerre, la hausse du ratio de dette atteint environ quatorze points [4].

Ces moyennes internationales ne mesurent pas directement le coût d’un coup d’État dans un pays africain. Elles permettent néanmoins d’illustrer les conséquences budgétaires potentielles d’une augmentation importante des dépenses militaires. Une école dont la construction est reportée ou un dispensaire dont la réalisation est retardée peut ainsi constituer l’une des conséquences indirectes de la taxe d’instabilité.

Il s’agit probablement de l’une des dimensions les moins documentées du phénomène. À la suite d’une rupture politique, plusieurs difficultés peuvent apparaître :

– La suspension temporaire de certains financements ;

– Le ralentissement des décaissements ;

– L’interruption des missions de supervision ;

– La suspension de certains projets ;

– Le départ d’experts et de consultants ;

– Le renouvellement des responsables administratifs ;

– La révision des priorités gouvernementales ;

– L’introduction de nouvelles procédures d’approbation ;

– La prorogation des délais contractuels.

Chaque mois de retard peut entraîner des frais supplémentaires, une révision des prix, des coûts de remobilisation des entreprises et, dans certains cas, une restructuration complète du projet.

Ainsi, un financement obtenu n’est pas nécessairement un financement effectivement transformé en développement.

Le suivi de ces conséquences devrait donc documenter les jours d’arrêt, les avenants contractuels imputables à la crise, les frais de remobilisation et le report de la mise en service des infrastructures. Il convient toutefois de distinguer les retards directement liés à la crise de ceux qui résultent d’autres difficultés techniques, administratives ou financières.

Cette dimension est particulièrement difficile à quantifier. Après certaines crises politiques, les ministres, les directeurs généraux, les responsables administratifs et les équipes de projet peuvent être remplacés. Les priorités nationales sont parfois redéfinies, tandis que les procédures et les programmes en cours subissent des interruptions.

Or les administrations accumulent, au fil des années, une véritable mémoire institutionnelle : connaissance des projets, maîtrise des procédures, expérience des négociations avec les bailleurs de fonds, relations avec les entreprises et compréhension des dossiers complexes.

Lorsque cette mémoire disparaît, un pays peut être contraint de reprendre des processus engagés plusieurs années auparavant, de renégocier des accords ou de reconstituer des équipes techniques. Cette perte apparaît rarement dans les comptes publics sous la forme d’un coût distinct. Elle peut néanmoins correspondre à une destruction de capital organisationnel et à une perte des enseignements tirés de l’expérience.

Enfin, les coûts de l’instabilité sont directement supportés par les populations : pertes d’emplois, déplacements forcés, déscolarisation, dégradation de l’accès aux soins, migration des travailleurs qualifiés, baisse des revenus des ménages et aggravation de la pauvreté.

Ces conséquences peuvent perdurer bien au-delà de la crise politique elle-même. Elles affectent les perspectives individuelles, les capacités productives des communautés et les possibilités de développement des générations futures.

Le cas révélateur de la Guinée-Bissau

La Guinée-Bissau illustre l’accumulation possible de ces coûts. Dans son diagnostic de 2023, la Banque mondiale reprend une estimation de 1,1 milliard de dollars de pertes économiques sur la période 1998-2018, en lien avec le conflit de 1998 et l’instabilité qui a suivi. L’étude publiée en 2020 et citée à l’appui de cette estimation utilise une méthode dite de « contrôle synthétique », qui consiste à construire une trajectoire de comparaison à partir d’un ensemble d’autres pays [3, 5].

Ce montant est d’un ordre de grandeur proche d’une année de production du pays dans les documents cités. Il demeure néanmoins une estimation dépendante de la méthode retenue et des séries statistiques utilisées. Il ne doit pas être interprété comme une somme budgétaire détournée ni comme un montant directement récupérable.

Le diagnostic de 2023 souligne également que l’incertitude politique constitue un frein à l’investissement privé [5]. Ce cas montre l’intérêt d’une approche de long terme : les effets économiques d’une crise ne se limitent pas aux destructions immédiates, mais peuvent se prolonger à travers la faiblesse de l’investissement, le ralentissement de la transformation productive et la persistance de l’incertitude institutionnelle.

Des coûts qui dépassent la seule production mesurée

La perte de production ne résume pas l’ensemble des dommages causés par l’instabilité politique. La destruction d’un réseau d’approvisionnement en eau, l’exil d’un médecin, la fermeture d’une école ou la perte de confiance dans la justice affectent le patrimoine collectif et le bien-être des populations. Ces conséquences doivent être évaluées pour elles-mêmes, même lorsqu’elles ne peuvent être traduites directement en valeur monétaire. Selon la nature et l’intensité de la crise, plusieurs mécanismes peuvent intervenir :

– L’annulation ou le report des investissements privés ;

– La diminution des investissements directs étrangers (IDE) ;

– L’augmentation des coûts de financement ;

– Les dépenses de sécurité supplémentaires ;

– Le ralentissement ou l’interruption des projets de développement ;

– Les pertes d’emplois ;

– La fuite des capitaux ;

– La migration des compétences ;

– Les effets négatifs sur le tourisme et les échanges commerciaux ;

– La destruction éventuelle d’infrastructures.

L’analyse doit distinguer les pertes de production, les destructions de patrimoine et les atteintes au bien-être. Leur mesure nécessite des conventions méthodologiques explicites. Leur addition mécanique risquerait de produire un total trompeur.

Attention au double comptage

Pour que cet indicateur présente une véritable crédibilité scientifique, il est indispensable d’éviter une erreur méthodologique majeure : additionner sans précaution la perte de PIB, la baisse de l’investissement, la diminution de la consommation, le recul des exportations et les pertes d’emplois.

Une grande partie de ces effets est déjà reflétée, directement ou indirectement, dans la baisse de la production mesurée par le PIB. Les additionner intégralement reviendrait donc à compter plusieurs fois certaines conséquences d’un même événement.

Il serait préférable de distinguer deux niveaux d’analyse.

Premier niveau : l’indicateur macroéconomique central.

Il s’agit de la perte cumulée de PIB par rapport à un scénario contrefactuel sans instabilité. Cet indicateur permet d’estimer l’écart de production associé à la crise, sous réserve des hypothèses et des limites de la méthode utilisée.

Deuxième niveau : les comptes satellites de l’instabilité.

Ces comptes permettent d’expliquer les mécanismes à l’origine des pertes économiques et sociales. Ils peuvent notamment retracer :

– Les investissements annulés ou différés ;

– Les variations des IDE ;

– Les surcoûts du service de la dette ;

– Les dépenses de sécurité supplémentaires ;

– Les projets interrompus ;

– Les destructions de capital physique ;

– Les pertes de capital humain ;

– La fuite des compétences.

Ces éléments ne doivent pas être automatiquement additionnés à la perte de PIB. Ils servent plutôt à expliquer les canaux de transmission de la crise et à identifier les postes sur lesquels une action préventive pourrait être la plus efficace. Cette distinction renforcerait considérablement la cohérence méthodologique et la crédibilité de l’indicateur proposé.

De la « taxe d’instabilité » au « dividende de stabilité »

La réflexion peut également être inversée. Si l’instabilité représente une taxe invisible, la stabilité institutionnelle peut constituer un actif économique. Un pays qui garantit, sur une longue période, des transitions politiques prévisibles, la continuité administrative, la sécurité juridique des investissements et la cohérence de ses politiques publiques accumule progressivement ce que l’on pourrait appeler un « capital de confiance ».

Cette stabilité doit toutefois reposer sur des règles légitimes, le respect des libertés fondamentales et la possibilité d’une alternance pacifique. La permanence d’un dirigeant, la répression du débat public ou la prolongation indéfinie d’une transition ne constituent pas, en elles-mêmes, un dividende de stabilité.

Le mécontentement social et les revendications démocratiques ne doivent pas être confondus avec les ruptures violentes de l’ordre institutionnel. Une plus grande prévisibilité institutionnelle peut contribuer à réduire les primes de risque, à soutenir l’investissement et à permettre aux politiques d’éducation, de santé et d’infrastructures de produire leurs effets dans la durée.

La stabilité ne garantit cependant pas, à elle seule, une croissance inclusive. La qualité de la gouvernance, l’efficacité des politiques publiques et la répartition des opportunités économiques restent déterminantes. Le véritable dividende de stabilité réside donc dans la capacité d’un pays à préserver ses acquis, à renforcer ses institutions et à transformer durablement ses ressources en progrès économique et social.

Le paradoxe des milliards consacrés au développement

Cette analyse conduit à une interrogation plus fondamentale. Depuis les indépendances, des sommes considérables ont été consacrées au développement des infrastructures, de l’agriculture, de l’éducation, de la santé, de la gouvernance, du renforcement institutionnel et de la lutte contre la pauvreté.

Mais lorsqu’une crise politique détruit une partie du capital physique, institutionnel et économique précédemment accumulé, une fraction des financements du développement doit servir à reconstruire ce qui avait déjà été réalisé.

Le pays ne repart pas nécessairement de zéro. Il peut néanmoins être contraint de revenir régulièrement en arrière, de réaffecter ses ressources à la réparation des dommages et de différer de nouveaux investissements productifs.

Voilà peut-être l’un des mécanismes les moins visibles qui contribuent à limiter la transformation économique de certaines économies africaines. L’enjeu n’est donc pas uniquement de mobiliser davantage de ressources pour le développement, mais également de protéger les investissements réalisés, de préserver les capacités institutionnelles et de garantir la continuité des politiques publiques.

Prévenir les ruptures et protéger les acquis

Réduire cette taxe suppose de renforcer la crédibilité des institutions, l’indépendance et l’efficacité de la justice, le contrôle de l’utilisation des ressources publiques et les mécanismes pacifiques de règlement des différends. La prévention doit également prendre en compte les inégalités territoriales et le sentiment d’exclusion qui fragilisent le contrat social et peuvent alimenter les tensions politiques.

Sur le plan administratif, la continuité des services essentiels exige des archives fiables, des équipes techniques recrutées sur la base de leurs compétences, des procédures de passation documentées et des mécanismes efficaces de transmission des responsabilités. Les stratégies nationales devraient prévoir des dispositifs permettant de protéger les dossiers administratifs, les données, les équipements et les systèmes d’information en période de crise.

Les bailleurs de fonds ont également une responsabilité importante. Ils doivent évaluer les conséquences de leurs décisions sur les populations, préserver autant que possible les services essentiels et anticiper les conditions de reprise des projets. Les interruptions de coopération et les sanctions éventuelles devraient faire l’objet d’une analyse rigoureuse de leurs effets économiques et sociaux, sans pour autant affaiblir les exigences de transparence et de responsabilité.

Un tableau de bord national pourrait rapprocher les écarts de production estimés, les surcoûts contractuels vérifiés et les interruptions de services publics. Ces données devraient être publiées séparément, accompagnées de leurs méthodes de calcul et de leurs limites, afin d’éclairer le débat public sans produire un chiffre global artificiellement précis. La mise en place d’un tel dispositif permettrait de passer d’une perception essentiellement politique des crises à une évaluation plus systématique de leurs conséquences économiques, budgétaires et sociales.

Conclusion

Les pays africains suivent régulièrement leur croissance, leur dette et leur inflation. Ils gagneraient également à évaluer, avec prudence et rigueur, les ressources et les années de progrès perdues lors des crises politiques. Une telle démarche permettrait de rendre plus visibles les coûts de la discontinuité institutionnelle et de donner davantage de poids aux politiques de prévention.

La stabilité institutionnelle n’efface ni la pauvreté, ni les injustices, ni les insuffisances de gestion. Elle ne saurait non plus justifier la restriction des libertés ou la fermeture de l’espace politique. Toutefois, les ruptures répétées peuvent annuler une partie des efforts engagés pour surmonter ces difficultés.

Le véritable enjeu consiste donc à construire des institutions capables de résister aux crises, à assurer la continuité de l’État et à préserver les acquis du développement, tout en garantissant la responsabilité des gouvernants et le droit des citoyens à choisir pacifiquement leur avenir.

Au fond, mesurer le coût de l’instabilité revient à poser une question essentielle : combien de progrès un pays aurait-il pu accomplir si une partie de ses ressources, de ses compétences et de son énergie n’avait pas été consacrée à réparer les conséquences de ses crises politiques ?

Répondre à cette question ne permettra pas, à lui seul, de prévenir toutes les ruptures. Mais cela peut contribuer à faire de la stabilité institutionnelle, de la continuité administrative et de la responsabilité politique des priorités mesurables du développement africain.

Références bibliographiques

[1] CNUCED (2025). Economic Development in Africa Report 2024.

[2] Tucker, L. et Aladji Aya, I. (2026). Political Fragility: The Economic Impact of Coups d’État.

[3] Banque mondiale (2020). Guinea-Bissau Country Economic Memorandum.

[4] FMI (2026). World Economic Outlook, avril 2026.

[5] Banque mondiale (2023). Systematic Country Diagnostic Update for Guinea-Bissau.

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