la remigration : quel monde en résulterait ?

Par Don Pedro Sampaio, Ecrivain d’opinion- en collaboration avec focusmediterraneo.it

L’idée de la remigration repose sur une intuition apparemment simple : chaque individu devrait retourner dans son pays d’origine ou dans celui de ses ancêtres. Pourtant, dès que cette proposition est confrontée à l’histoire, sa simplicité se dissout. Car l’histoire humaine n’est pas celle de peuples immobiles vivant éternellement sur les mêmes terres ; elle est celle de migrations, de métissages, de conquêtes, d’échanges et de recompositions permanentes.

Depuis l’Antiquité, les grandes civilisations se sont construites par l’intégration de populations diverses. Les empires égyptien, perse, grec et romain ont déplacé des peuples, incorporé des territoires et créé des espaces politiques où l’appartenance dépassait souvent l’origine ethnique. L’exemple romain demeure particulièrement éclairant : la citoyenneté y devint progressivement un statut juridique ouvert à des populations très différentes, faisant de l’intégration un principe de gouvernement.

Au fil des siècles, cette dynamique n’a cessé de s’amplifier. Les États européens eux-mêmes sont le produit de guerres, d’alliances, de migrations et de transformations démographiques successives. La péninsule Ibérique, par exemple, fut marquée pendant des siècles par la coexistence, les conflits et les échanges entre populations chrétiennes, musulmanes et juives.

L’expansion maritime européenne des 15 ème et 16 ème siècles a ensuite donné une dimension planétaire à ces mouvements. Les routes atlantiques ont relié durablement l’Europe, l’Afrique et les Amériques. Les conquêtes coloniales, les migrations volontaires et la traite négrière ont créé des sociétés nouvelles, façonnées par des populations venues de plusieurs continents. Le Brésil illustre parfaitement cette complexité historique. Son identité nationale résulte de la rencontre entre populations autochtones, Européens et Africains. Cette réalité rend extrêmement difficile toute tentative de définir une origine unique et incontestable pour ses habitants.

Dans le monde contemporain, la question devient encore plus complexe. Des millions de personnes possèdent une double nationalité, vivent dans un pays différent de celui de leur naissance ou appartiennent à des familles dispersées sur plusieurs continents. Les trajectoires individuelles traversent désormais plusieurs espaces culturels, juridiques et économiques. Dans un tel contexte, l’application universelle de la remigration soulèverait un problème structurel majeur. Si tous les États adoptaient simultanément ce principe, chacun exigerait le départ des personnes considérées comme extérieures à l’origine nationale, tandis que ces mêmes personnes seraient renvoyées vers d’autres États appliquant exactement la même logique.

Un tel système risquerait de produire une chaîne infinie de déplacements réciproques. Chaque décision de retour entraînerait une autre décision similaire ailleurs, sans qu’apparaisse un mécanisme capable de stabiliser l’ensemble. Le principe lui-même finirait par se heurter à ses propres limites. La difficulté réside également dans la définition de l’« origine ». Faut-il remonter aux parents ? Aux grands-parents ? Aux ancêtres plus lointains ? Que faire lorsque les frontières ont changé plusieurs fois au cours de l’histoire ? Comment déterminer le pays d’origine lorsque les États actuels n’existaient pas encore à l’époque des migrations concernées ?

Ces questions révèlent une tension fondamentale. La remigration suppose que l’origine constitue un critère stable et objectivement identifiable. Or, l’histoire montre au contraire que les identités collectives sont le résultat de processus continus de mobilité, d’intégration et de transformation. La citoyenneté moderne s’est précisément développée pour répondre à cette réalité mouvante. Elle repose moins sur la généalogie que sur l’appartenance juridique, la résidence, la participation à la vie collective et l’intégration dans une communauté politique donnée.

La mondialisation a encore renforcé cette évolution. Les migrations professionnelles, universitaires et familiales ont multiplié les appartenances et les identités croisées. De nombreuses personnes vivent aujourd’hui à l’intersection de plusieurs mondes sans pouvoir être réduites à une seule origine. Ainsi, le débat dépasse largement la question migratoire. Il oppose deux conceptions de l’ordre politique : l’une fondée sur la primauté de l’origine historique, l’autre sur la réalité présente des liens sociaux, juridiques et territoriaux.

La question essentielle n’est donc pas seulement de savoir si la remigration est réalisable, mais si elle est compatible avec la manière dont les sociétés humaines se sont construites au cours des siècles. Car l’histoire semble enseigner que les peuples ne cessent de se rencontrer, de se transformer et de redéfinir leurs appartenances. Vouloir figer dans une définition unique ce que l’histoire a constamment mis en mouvement revient peut-être à rechercher une stabilité que l’expérience humaine n’a jamais véritablement connue.

📲 Partager sur WhatsApp

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *