Par l’écrivain Kaïsse Ben Yahya-Rabat
La route nous conduit maintenant vers Nador. Je regarde défiler le paysage avec cette impression étrange que quelque chose, depuis Al Hoceima, a changé dans ma manière de voir. Peut-être le paysage est-il le même, mais celui qui le regarde ne l’est déjà plus tout à fait. Hier encore, cette route aurait pu me sembler longue, sinueuse, parfois éprouvante. Aujourd’hui, elle devient presque un plaisir des sens et des yeux. Elle déroule devant nous ses reliefs, ses silences, puis soudain cette immensité bleue où la Méditerranée semble ne plus savoir exactement où elle finit et où commence le ciel. Deux bleus se rejoignent. Et dans cette ligne virtuelle qui les sépare, je veux voir comme la promesse obstinée d’un monde encore capable de paix. Cette paix que notre terre, malgré les tumultes de l’Histoire et ceux du monde, a su préserver comme on protège une flamme Divine. Je repense alors à la question qui m’avait accompagné en quittant Al Hoceima : Parcourons-nous vraiment les routes, ou sont-ce celles qui nous parcourent ?
Ma conviction commence à se faire. Les routes nous conduisent vers un lieu. D’autres nous conduisent vers une mémoire. Et certaines, plus enfouies dans nos fors, nous ramènent vers nous-mêmes. À Nador, c’est d’abord la mémoire qui m’attend. La mienne. Une mémoire professionnelle, humaine, presque affective, qui a conservé jalousement le souvenir d’années où cette région commençait à peine à imaginer ce qu’elle est devenue aujourd’hui. Je revois Nador lorsque la haute clairvoyance Royale dessinait déjà ce que beaucoup ne pouvaient encore apercevoir. Faire de cette ville et de toute cette région un espace pleinement réconcilié avec sa vocation méditerranéenne, ouvert sur cette mer nourricière qui, depuis des millénaires, transporte les hommes, les marchandises, les cultures, les langues et les rêves.
Marchica me revient alors à l’esprit. Hier encore, on pouvait longer ses rives presque sans les regarder, voire en détourner le regard. Elle semblait attendre son heure, discrète, silencieuse, comme certaines beautés qui n’ont pas encore rencontré le regard capable de les révéler. Aujourd’hui, les regards se tournent vers elle. On vient respirer son air, contempler les ondulations de ses eaux, marcher sur ses rives et retrouver dans son horizon quelque chose de cette respiration profonde dont nos vies modernes nous privent parfois. Je mesure alors combien la vision est une étrange faculté. Voir véritablement, ce n’est pas seulement regarder ce qui existe. C’est parfois percevoir ce qui n’existe pas encore.
Je repense aussi à ces dossiers d’une autre époque, lorsque la Fondation Mohammed V pour la Solidarité s’activait sur le terrain pour répondre, autant que possible, aux attentes de populations qui pouvaient alors se sentir éloignées de la marche du développement du pays. Des dossiers, des plans, des réunions, des projections. Sur le papier, les projets paraissent toujours silencieux. Il faut parfois beaucoup de Foi dans l’avenir pour entendre déjà le bruit du monde qu’ils feront naître. Je songe à ces infrastructures auxquelles certains accordaient alors peu de crédit et qui sont devenues aujourd’hui des réalités structurantes, jusqu’à cette immense ouverture sur l’avenir que représente Nador West Med.
Je regarde autour de moi et une évidence me traverse : les grandes visions ont ceci de particulier qu’elles commencent souvent par être invisibles aux yeux de ceux qui ne regardent que le présent. Il faut voir plus loin. Donner au temps une direction avant même que le temps n’en apporte la preuve. Alors, lorsque la route du cœur rejoint celle de la mémoire, le bonheur n’est jamais très loin. Mais Nador ne m’attend pas seulement dans mes propres souvenirs. Une mémoire beaucoup plus ancienne nous précède. Nous arrivons au mausolée de Sidi Mhammed Ameziane. Et ici, la spiritualité prend un autre visage.
Depuis le début de ce voyage, elle m’était apparue dans le silence, le dépouillement, le dhikr, la contemplation, dans cette lente descente de l’homme vers les profondeurs de son propre cœur. Ici, elle se lève. Elle se tient debout. Elle prend le visage de la résistance. Le saint devient combattant. La prière devient dignité. Et la Foi refuse soudain de choisir entre le ciel et cette terre que l’homme a reçu mission d’habiter, d’aimer et de préserver. Je pense à cette frontière étrange que nous dressons parfois entre le mystique et l’homme d’action, comme si regarder vers le ciel imposait nécessairement de détourner les yeux du monde. Comme si celui qui cherche Dieu devait abandonner les affaires des hommes. Comme si la spiritualité consistait à se retirer.
Sidi Mhammed Ameziane raconte exactement le contraire. Son histoire me rappelle que plus l’homme s’enracine profondément dans le spirituel, plus il peut devenir présent à sa terre. Car celui qui sait ce qui est sacré sait aussi ce qui ne peut être abandonné. On peut aimer Dieu et défendre le sol où l’on se prosterne. On peut aspirer à l’éternité et refuser que soit humilié ce qui nous a été confié dans le temps. Il n’existe peut-être même aucune contradiction entre ces gestes. La main qui invoque et celle qui protège peuvent appartenir au même homme lorsqu’elles sont guidées par une conscience juste. Je comprends alors que la véritable spiritualité ne retire pas l’homme de ses responsabilités. Elle les agrandit. Plus le regard s’élève, plus la conscience devient exigeante. Plus on se rapproche de l’essentiel, plus certaines compromissions deviennent impossibles.
Devant le mausolée, une autre pensée s’impose à moi. Les hommes meurent une première fois lorsqu’ils quittent ce monde. Ils peuvent mourir une seconde fois lorsque ceux qui demeurent cessent de prononcer leur nom. L’oubli est parfois une seconde sépulture. Mais il existe des êtres que la mémoire d’un peuple a sauvé de cette seconde disparition. Ils deviennent alors autre chose qu’un souvenir. Ils deviennent une présence. Ils ne parlent plus, et pourtant leur silence interroge. Ils n’agissent plus, et pourtant leur exemple continue de nous demander quelque chose. Comme si Sidi Mhammed Ameziane me posait aujourd’hui, à travers le temps, une question très simple et terriblement exigeante : Que serais-tu prêt à donner à ce que tu affirmes aimer ?
Car aimer lorsque rien ne nous est demandé est facile. Aimer sa terre lorsqu’elle nous nourrit, aimer les siens lorsqu’ils nous entourent, aimer ses valeurs lorsqu’elles ne nous coûtent rien peut encore n’être qu’une émotion heureuse. Mais vient parfois l’heure où l’amour demande à devenir responsable. Et c’est peut-être là que commence la fidélité. Lorsque quelque chose doit être préservé. Lorsque quelque chose doit être transmis. Lorsque quelque chose de plus grand que soi exige que l’on cesse de demander ce que la vie peut nous donner pour se demander enfin ce que nous pouvons, nous, lui offrir.
Le Don Royal est remis. Autour de moi, les gestes suivent naturellement la solennité du protocole. Mais depuis Al Hoceima, je ne les regarde déjà plus exactement de la même manière. Je commence à percevoir ce que le protocole ne dit pas. Derrière chaque geste institutionnel existe une continuité invisible. Cette dotation ne s’arrête pas au présent. Elle traverse le temps. Elle rejoint une histoire. Elle relie la fidélité d’aujourd’hui à celle des générations d’hier. Elle relie le Royaume vivant à sa mémoire profonde. Elle rappelle que l’avenir ne se construit jamais dans l’amnésie et que les nations, comme les hommes, ont besoin de savoir d’où elles viennent pour comprendre vers quoi elles doivent marcher.
Je quitte alors le mausolée avec le sentiment que la deuxième leçon de ce voyage vient de m’être donnée. À Al Hoceima, le chemin m’avait appris le dépouillement. Il m’avait demandé de descendre en moi-même, de laisser tomber quelques certitudes, quelques urgences inutiles, peut-être même quelques poids dont je ne savais plus pourquoi je les portais. Nador m’enseigne autre chose. Le dépouillement ne suffit pas. Car après s’être délesté, encore faut-il savoir pour quoi l’on veut rester debout. Ici, devant la mémoire de Sidi Mhammed Ameziane, je comprends que l’élévation intérieure ne consiste pas à fuir le monde.
La spiritualité n’est pas toujours une retraite. Elle peut être une présence. Elle peut être une fidélité. Elle peut être une résistance. Elle a sûrement une responsabilité. Elle peut être cette force tranquille qui permet à l’homme de se consterner devant Dieu sans jamais s’agenouiller devant ce qui porte atteinte à sa dignité. Et peut-être est-ce cela que cette étape devait m’apprendre : à Al Hoceima, j’avais appris à me dépouiller. A Nador, j’apprends à demeurer fier et debout. Le voyage continue. Mais je pressens déjà que chaque lieu ne sera plus désormais seulement une destination sur une carte. Chacun déposera en moi quelque chose, un mot. Et peut-être qu’au terme de ces douze étapes, ces mots mis bout à bout finiront par former une phrase que je ne sais pas encore lire. Pour l’heure, après le dépouillement, voici venue la dignité.
