Par Zakia Laaroussi, redactrice en cheffe- Paris
Ce ne sont pas les hommes qui voyagent le plus dans notre époque. Ce sont les frontières. Elles avancent, reculent, se durcissent, se fissurent, se hérissent de murs, de barbelés et de lois, tandis que les êtres humains continuent de porter le même fardeau qu’il y a mille ans: la faim, la guerre, la peur, l’espoir et cette étrange conviction que l’horizon cache toujours une vie meilleure. Les scènes observées a Ceuta ne racontent pas seulement une crise migratoire. Elles dévoilent une interrogation bien plus vaste, presque philosophique. Sommes-nous en train d’assister a la fin d’un monde construit sur des lignes tracées par les Etats, ou simplement a une nouvelle secousse dans une histoire vieille comme l’humanité?
L’histoire nous rappelle une vérité souvent oubliée. Les migrations ne sont pas nées avec notre siècle. Elles ont précédé les royaumes, les empires et les nations. Les grandes civilisations se sont construites parce que des peuples ont marché, traversé des déserts, franchi des montagnes et défié les mers. Les routes commerciales du monde abbasside, les caravanes reliant Bagdad, Samarcande, Le Caire ou Cordoue n’acheminaient pas seulement des marchandises. Elles transportaient des langues, des sciences, des croyances et des imaginaires. Les hommes migraient alors comme les étoiles changent lentement de place dans le ciel, sans savoir qu’ils redessinaient la carte du monde.
Aujourd’hui, la planète vit un paradoxe fascinant. Les capitaux traversent les continents en une fraction de seconde. Les données numériques franchissent toutes les frontières sans présenter le moindre passeport. Les marchandises circulent presque librement. Mais l’homme, lui, demeure l’unique richesse que le monde moderne peine encore a laisser circuler. La mondialisation a supprimé les distances économiques sans effacer les distances politiques. Elle a rapproché les marchés, mais elle n’a pas réconcilié les inégalités. Elle montre chaque jour, sur les écrans des téléphones, des vies prospères a ceux qui vivent dans des territoires où l’espérance se rétrécit. Ainsi nait une nouvelle géographie du désir, où l’image voyage plus vite que la justice.

Pour autant, céder a une vision romantique d’un monde sans frontières serait une illusion aussi dangereuse que celle d’un monde entièrement fermé. Une frontière n’est pas seulement une ligne sur une carte. Elle est aussi une responsabilité, une organisation, une souveraineté, un équilibre social. Aucun Etat ne peut durablement accepter que ses limites deviennent de simples conventions symboliques. Mais aucune démocratie ne peut non plus oublier que derrière chaque embarcation se cache une histoire humaine, souvent plus tragique que les statistiques.
Les migrations contemporaines ne sont jamais le produit d’une seule cause. Elles sont le point de rencontre entre les fractures économiques, les conflits armés, les dérèglements climatiques, les réseaux criminels et les immenses déséquilibres du développement mondial. La Méditerranée est devenue le miroir de toutes ces contradictions. Elle fut jadis une mer reliant les civilisations. Elle est parfois aujourd’hui le théâtre où se confrontent les promesses de la mondialisation et ses profondes failles.

La véritable question n’est donc pas de savoir si la terre appartient a tout le monde. Sur le plan moral, chacun pourrait répondre oui. Sur le plan politique, la réponse demeure infiniment plus complexe. Une planète sans frontières n’existe pas encore. Mais une planète incapable de réduire les causes profondes des migrations s’expose a voir les frontières devenir chaque année plus fragiles, plus tendues et plus contestées. Les Etats devront protéger leurs frontières. C’est leur devoir. Mais ils devront surtout protéger les raisons qui donnent envie de rester chez soi. Car personne ne quitte sa terre par plaisir lorsque son avenir y trouve encore sa place.
L’avenir des migrations ne se jouera peut-être ni sur les plages de Ceuta, ni dans les couloirs des institutions européennes. Il se décidera probablement bien plus en amont, dans la capacité du monde a produire davantage de paix que de conflits, davantage de développement que de pauvreté, davantage de coopération que de méfiance. Car les civilisations ne disparaissent jamais lorsque les hommes traversent les frontières. Elles commencent a décliner lorsque les frontières cessent de comprendre les hommes.
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