Par Marco Baratto, en colaboration avec Focus Méditerranée
L’aspect le plus significatif du Discours du Trône prononcé par Sa Majesté le Roi Mohammed VI ne réside pas uniquement dans le bilan des performances économiques du Maroc, mais surtout dans la lecture lucide qu’il propose des profondes mutations qui redessinent l’ordre international. En quelques phrases, le Souverain identifie les grandes tendances qui transforment les rapports de force mondiaux : le retour du protectionnisme, l’intensification de la compétition technologique, la fragilité des chaînes d’approvisionnement et la recherche croissante d’autonomie stratégique par les États.
Cette analyse s’inscrit dans une évolution observée à l’échelle mondiale. Depuis plusieurs années, de nombreuses économies avancées s’éloignent progressivement du modèle d’une mondialisation totalement ouverte pour privilégier des politiques de reshoring, de friend-shoring et de sécurisation industrielle. La pandémie de Covid-19, la guerre en Ukraine, les tensions en mer Rouge ainsi que la rivalité entre les États-Unis et la Chine ont démontré que les dépendances productives pouvaient rapidement devenir des instruments de pression géopolitique.
C’est dans ce contexte que le Maroc inscrit sa stratégie nationale. Le Roi Mohammed VI fait du renforcement de la souveraineté économique et de l’autonomie stratégique l’une des priorités majeures de la politique industrielle du Royaume. Il ne s’agit pas de rechercher l’autarcie, mais de construire des capacités nationales de production dans les secteurs jugés essentiels à la sécurité de l’État. Les industries agroalimentaires et pharmaceutiques en constituent l’illustration la plus concrète. Comme le rappelle le Discours du Trône, ces filières couvrent aujourd’hui près de 80 pour cent des besoins du marché intérieur. Ce résultat prend une signification particulière au regard des difficultés rencontrées par de nombreux pays durant la pandémie pour assurer leur approvisionnement en médicaments, en dispositifs médicaux et en produits alimentaires.
La sécurité économique devient ainsi un prolongement naturel de la sécurité nationale. Cette même logique inspire également le développement d’une base industrielle consacrée à la défense et à la cybersécurité. Dans le contexte international actuel, la supériorité technologique constitue l’un des principaux leviers d’influence géopolitique. Investir dans la recherche, la production et les compétences nationales dans les domaines de la sécurité numérique revient à réduire la dépendance technologique et à renforcer la résilience des infrastructures critiques.
La dimension énergétique occupe également une place centrale. Le Maroc poursuit des investissements massifs dans les énergies renouvelables et l’hydrogène vert, non seulement pour répondre aux objectifs climatiques, mais aussi afin de consolider son autonomie énergétique et de se positionner comme un futur fournisseur de référence d’énergie propre à destination de l’Europe. Dans un contexte marqué par la recherche de partenaires fiables et la diversification des sources d’approvisionnement, Rabat entend faire de la transition énergétique un instrument majeur de son rayonnement international.
Le Discours comporte également une forte dimension diplomatique. Mohammed VI souligne que le Royaume a consolidé son statut de partenaire crédible et d’interlocuteur privilégié dans de nombreux dossiers régionaux. L’intérêt croissant manifesté par la communauté internationale pour une coopération avec le Maroc traduit la reconnaissance d’un pays stable, offrant une continuité institutionnelle et une fiabilité économique largement appréciées.
Dans cette perspective, la diversification des partenariats internationaux constitue un choix stratégique. Le Maroc ne limite pas son horizon à l’Europe, mais renforce simultanément ses relations avec l’Afrique subsaharienne, les pays du Golfe, l’Amérique du Nord et l’Asie. Cette ouverture permet de limiter les risques de dépendance politique ou commerciale et d’accroître la marge de manœuvre de la diplomatie marocaine. La position géographique du Royaume renforce encore cette ambition. Situé au carrefour de l’Atlantique, de la Méditerranée et de l’Afrique de l’Ouest, le Maroc entend s’affirmer comme une plateforme industrielle et logistique privilégiée pour les entreprises qui réorganisent leurs chaînes de valeur selon des critères de proximité, de sécurité et de résilience.
Le retour du protectionnisme ne doit donc pas être interprété comme une simple menace commerciale. Il constitue le symptôme d’une transformation structurelle de l’économie mondiale. Face à cette évolution, la réponse marocaine consiste à renforcer la compétitivité de son économie, à développer ses filières stratégiques et à consolider un réseau de partenariats diversifiés. Le Discours du Trône met également en lumière un aspect politique souvent sous-estimé. Les performances économiques et diplomatiques y sont présentées comme le résultat d’une vision nationale de long terme appelée à se poursuivre au-delà des alternances politiques. À l’approche des prochaines élections législatives, le Souverain rappelle la nécessité de préserver la continuité des grandes réformes afin que les changements gouvernementaux ne remettent pas en cause la dynamique de modernisation.
Dans un ordre international marqué par une compétition accrue entre les puissances et par une profonde redéfinition des priorités économiques mondiales, le Maroc entend s’imposer non seulement comme un pays stable, mais aussi comme un acteur régional capable de concilier ouverture économique, souveraineté stratégique et diplomatie multidimensionnelle. Une orientation qui consolide progressivement le rôle du Royaume comme trait d’union entre l’Afrique, la Méditerranée et l’espace euro-atlantique, faisant du Maroc un partenaire de plus en plus incontournable dans les grands équilibres géopolitiques du 21 ème siècle.
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