ٍLe Soudan et la géographie du vertige

Par Zakia Laaroussi, Paris

Il existe des guerres qui détruisent des villes, et d’autres qui détruisent l’idée même de la ville. Les premières réduisent les pierres en poussière ; les secondes transforment les habitants en étrangers dans leur propre existence. Le Soudan semble aujourd’hui appartenir à cette seconde catégorie. Ce n’est plus seulement un territoire ravagé par les combats. C’est un pays où la géographie elle-même paraît avoir cessé de protéger ceux qui l’habitent.

À El Obeid, comme dans tant d’autres cités emportées par la longue dérive de la guerre soudanaise, l’urgence ne consiste plus à bâtir des routes, mais à négocier le droit de les emprunter. Lorsqu’un couloir humanitaire devient la revendication la plus élémentaire, quelque chose de plus profond qu’une bataille est déjà perdu. Une nation ne demande plus comment se développer ; elle implore simplement que ses enfants puissent traverser une rue sans rencontrer la mort.

Ces derniers jours, le gouvernement dit « de paix » a rendu publique une déclaration appelant à l’ouverture immédiate de couloirs sécurisés et à une trêve humanitaire afin de permettre l’évacuation des civils et l’acheminement de l’aide. Dans le même texte, il accuse l’armée soudanaise et ses alliés de graves violations du droit international humanitaire, notamment d’empêcher les populations de quitter les zones de combat et d’utiliser des civils comme boucliers humains. Ces accusations, formulées par cette autorité politique, demeurent au cœur du conflit des récits qui accompagne la guerre et nécessitent, comme toute allégation de cette gravité, des enquêtes indépendantes permettant d’en établir les faits.

Car les guerres contemporaines ne se livrent plus seulement sur les champs de bataille. Elles se disputent aussi dans le langage. Chaque communiqué devient une ligne de front. Chaque photographie devient une arme diplomatique. Chaque mot cherche moins à convaincre qu’à survivre. L’information n’est plus un simple miroir des événements ; elle est devenue un territoire stratégique. Cette évolution n’est pas propre au Soudan. Depuis les Balkans jusqu’à l’Ukraine, de la Syrie au Sahel, la première victime des conflits modernes n’est pas uniquement la population civile. C’est également la certitude. Les faits circulent plus vite que leur vérification, les images précèdent les enquêtes, et les émotions traversent les frontières avant même que les diplomates aient trouvé les mots pour les décrire.

Pourtant, derrière cette bataille des récits subsiste une réalité qu’aucune propagande ne peut entièrement effacer : des millions de civils vivent aujourd’hui dans une précarité absolue, dépendant de l’accès à l’eau, aux soins et à l’aide alimentaire. Quelle que soit la lecture politique du conflit, cette évidence demeure irréfutable : une société qui en arrive à négocier le passage des ambulances est une société dont le contrat fondamental est profondément ébranlé.

Il existe une ironie tragique dans le destin du Soudan. La nature l’a doté d’une abondance exceptionnelle. Les plaines fertiles, les ressources minières, le Nil, les terres agricoles, les richesses du sous-sol auraient pu faire de ce pays l’un des grands pôles de stabilité du continent africain. Mais l’Histoire possède parfois un humour d’une cruauté infinie : les ressources attirent les ambitions, les ambitions alimentent les rivalités, et les rivalités finissent par consumer les institutions qui devaient précisément protéger ces richesses.

Montesquieu rappelait que la liberté politique ne survit jamais longtemps sans institutions solides. Le Soudan illustre une autre leçon, plus douloureuse encore : aucune richesse naturelle ne remplace un État capable d’arbitrer les conflits, de protéger les citoyens et de faire prévaloir le droit sur la force. Dès lors, la question essentielle n’est plus de savoir qui remportera telle ou telle bataille. La véritable interrogation est autrement plus vertigineuse : que reste-t-il d’un État lorsque sa mission première – protéger la vie – devient elle-même incertaine ?

Hannah Arendt écrivait que le pouvoir naît de la capacité des hommes à agir ensemble. La guerre civile produit exactement l’inverse : elle transforme le voisin en ennemi potentiel, la confiance en soupçon permanent et la politique en simple administration de la peur. C’est peut-être là que réside la tragédie la plus profonde du Soudan. Une guerre ne détruit pas seulement des infrastructures ; elle altère silencieusement la manière dont une société se représente elle-même. Elle fracture la mémoire, disperse les familles, interrompt les générations et fait de l’avenir une hypothèse fragile plutôt qu’une promesse. Dans la seconde partie, j’irai encore plus loin dans la réflexion philosophique et géopolitique, avant de conclure par une chute littéraire puissante, dans l’esprit des grandes chroniques de la presse internationale.

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