Par Soumeya Abdelaziz, écrivaine et Artiste- Maroc
Le Maroc possède un patrimoine musical colossal de plus de 30 styles régionaux et rythmes spécifiques, qu’il doit aux diverses influences amazighes, arabes, andalouses, subsahariennes et juives. Un patrimoine encore largement sous exploité car hormis d’être un art ou un divertissement, la musique est aussi un levier économique majeur et une industrie génératrice de richesses et d’emplois ; d’autant plus qu’elle est indissociable d’autres secteurs, comme le tourisme, le spectacle vivant, le cinéma, la télévision ou la publicité. Et pas seulement, elle constitue un puissant outil diplomatique de soft power, lequel repose sur trois piliers : les valeurs politiques, la politique étrangère et la culture. En se donnant les moyens pour se hisser aux premiers rangs, notre pays a réussi son pari sportif.
Il est désormais temps de réussir celui de l’industrie musicale en donnant à ce secteur les moyens de son ambition : faire émerger une génération d’artistes capables, à l’image de Red One ou de French Montana, de rayonner à l’international et de contribuer à faire de ce précieux atout de notre patrimoine un véritable levier de croissance pour l’économie nationale. En terme de carrière, celle des stars de la chanson est bien plus longue et sans doute plus rentable que celle des stars du ballon rond. Témoins les colossales fortunes qu’elles brassent dans leurs tournées, au point de devenir de véritables entreprises, culturelles internationales. Des entreprises lesquelles continuent d’engranger royalties et droits d’auteur sur les ventes des albums et les exploitations des spectacles de ces artistes, des décennies après leur disparition.
Certains chanteurs marocains commencent déjà à démontrer ce potentiel. ElGrande Toto a réuni plus de 400 000 spectateurs lors du dernier Mawazine, soit près du double de Shakira en 2011 ! Par ailleurs notre patrimoine musical a inspiré de nombreux artistes internationaux qui ont su transformer ces influences en succès commerciaux. Le Maroc gagnerait à mieux valoriser lui-même cette richesse, en améliorant sa politique culturelle. Mes années d’expérience d’artiste pluridisciplinaire, de psychologue auprès des mineurs en difficulté et de directrice d’une maison de jeunes me permettent de proposer quelques mesures pour faire émerger une véritable industrie musicale marocaine …
1- L’équipement en home-studios des maisons de jeunes et/ou de la culture des plus fréquentées. Ces home-studios minimalistes sont équipés d’un ordinateur et de logiciels spécialisés. Ils permettent d’obtenir une qualité d’enregistrement proche de celle de studios professionnels (lesquels restent inaccessibles aux jeunes créateurs qui n’ont souvent que des revenus modestes). Ils offriraient de plus des opportunités d’emploi pour les techniciens du son, diplômés notamment de l’OFPPT. Le Ministère de la Jeunesse, de la Culture et de la communication mettrait les espaces à disposition, tandis que les communes financeraient les équipements.
2- La création au sein de ces maisons de jeunes ou de la culture de salles de répétitions et de créations musicales insonorisées ; car tout comme les footballeurs, les musiciens ont besoin d’espaces pour s’entrainer et se perfectionner, sans avoir à essuyer les foudres de leurs proches ou du voisinage pour nuisances sonores. Le budget de fonctionnement de ces structures pourrait reposer sur une participation symbolique des utilisateurs, à l’image des terrains de proximité mis à disposition des jeunes sportifs.
3- La mise en place au sein de ces maisons de jeunes d’ateliers d’écriture ponctuels de paroles de chansons, qui rassemblerait de jeunes poètes, afin de hausser le niveau de plus en plus inquiétant de ces dernières.
4- La mise en place d’un concours national annuel couronnant les meilleurs paroliers, compositeurs et arrangeurs, à l’instar des Victoires de la Musique en France ou des Grammy Awards aux Usa, pour valoriser ces métiers …
5- Généraliser la consécration de la meilleure musique de film à tous les festivals au Maroc, nationaux et internationaux, les trois auteurs légaux d’un film étant le scénariste, le réalisateur et le compositeur. La musique constitue, avec le scénario, la réalisation et l’interprétation des acteurs, l’un de ses quatre piliers émotionnels. Pourtant, les festivals continuent souvent de la reléguer au second plan… Et enfin…
6 – Créer au Ministère de la culture et dans le cadre de la coopération culturelle entre les pays une cellule d’accompagnement et de promotion de nos talents émergeants et/ou confirmés, auprès des grands festivals internationaux. Ceci afin de leur donner une visibilité à l’international et une opportunité de se faire signer par les grands labels de musique.
Le Maroc a prouvé qu’il pouvait devenir une puissance du football. Il possède le patrimoine, les talents, et la créativité nécessaires pour devenir aussi une grande nation musicale. Comme il l’a fait pour le sport, il lui appartient de faire le choix politique de considérer la musique non plus comme un simple divertissement, mais comme un investissement stratégique au service de l’économie, de l’emploi et du rayonnement du Royaume.
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