Arrêtons-nous le vacarme des certitudes

Un appel à la responsabilité adressé aux Marocains résidant en Italie et à tous les Marocains du monde.


Par Zakia Laaroussi, Directrice du journal Alwarqae

La grandeur d’une société ne se mesure pas à l’intensité de ses émotions, mais à sa capacité de les maîtriser lorsque les circonstances l’exigent. La disparition tragique de notre compatriote marocain Abderrahim Faker, lors d’une intervention des forces de l’ordre à Bologne, a profondément ému la communauté marocaine, en Italie comme ailleurs. Cette émotion est légitime. Elle est humaine. Car chaque vie perdue est une blessure qui dépasse les frontières, les nationalités et les convictions. Mais une société mature sait distinguer l’émotion de la vérité.

Aujourd’hui, beaucoup parlent avec une certitude que seuls les témoins, les enquêteurs et les magistrats pourraient éventuellement revendiquer. Les réseaux sociaux, eux, rendent des verdicts en quelques minutes là où la justice demande parfois des mois de travail. Pourtant, une démocratie ne repose pas sur les émotions collectives ; elle repose sur la présomption d’innocence, la recherche des preuves et le respect des institutions.

Nous ne sommes ni policiers.

Nous ne sommes ni médecins légistes.

Nous ne sommes ni magistrats.

Nous ne sommes pas davantage les membres des secours présents sur les lieux.

Nous ne détenons donc qu’une partie infinitésimale de la réalité.

Le philosophe Socrate rappelait que la première forme de sagesse consiste à reconnaître les limites de son propre savoir. Cette leçon demeure d’une étonnante actualité. Car prétendre connaître la vérité avant la fin d’une enquête n’est pas un acte de courage ; c’est souvent une forme d’arrogance intellectuelle. La justice ne s’écrit pas sous l’effet de la colère. Elle s’écrit avec des faits. Attendre les conclusions des autorités judiciaires italiennes ne signifie ni renoncer à la vérité ni abandonner la mémoire de la victime. Au contraire, c’est respecter le seul chemin capable de conduire à une vérité incontestable. Si des fautes ont été commises, elles devront être établies et sanctionnées avec toute la rigueur du droit. Si les faits révèlent une réalité différente de celle imaginée par l’opinion, il faudra également avoir le courage de l’accepter. Car la justice n’a pas pour mission de satisfaire nos émotions ; elle a pour mission d’établir la vérité.

L’inquiétude la plus grande aujourd’hui n’est pas seulement le drame lui-même. C’est aussi le risque de voir cette tragédie devenir un instrument de division entre la communauté marocaine et les institutions italiennes. Ce serait une double injustice. Des centaines de milliers de Marocains vivent en Italie depuis des décennies. Ils y travaillent, y élèvent leurs enfants, participent à la vie économique et sociale et entretiennent, dans leur immense majorité, des relations fondées sur le respect mutuel avec les institutions du pays qui les accueille. Une tragédie, aussi douloureuse soit-elle, ne doit jamais effacer toute une histoire de coexistence.

– La colère est une mauvaise conseillère. La sagesse, elle, exige du temps.

– Le temps de l’émotion est passé. Le temps de l’enquête commence.

La famille du défunt est la première concernée. Elle possède le droit légitime d’exiger que toute la lumière soit faite sur les circonstances de ce décès et d’utiliser tous les recours prévus par la loi. Nous lui devons notre soutien, notre compassion et notre solidarité. Mais nous ne devons pas nous substituer à la justice. Notre responsabilité collective est ailleurs : préserver la dignité du débat public, éviter les accusations sans preuve, refuser les discours de haine et empêcher que la douleur ne devienne le combustible de nouvelles fractures.

La force d’une communauté ne réside pas dans le volume de ses cris, mais dans la hauteur de son sens des responsabilités. Le Maroc nous a transmis des valeurs de mesure, de dignité et de respect des institutions. À nous de les incarner, où que nous vivions. Nous sommes, chacun à notre manière, des ambassadeurs de notre pays. Aujourd’hui plus que jamais, notre devoir est de défendre la vérité, non pas celle que nos émotions voudraient imposer, mais celle que les faits établiront. Car la vérité n’a jamais eu besoin de bruit pour triompher.

Elle demande seulement du temps, de la rigueur et le courage d’attendre. En attendant les conclusions de la justice italienne, gardons-nous des jugements précipités. Honorons la mémoire d’Abderrahim Faker avec dignité, soutenons sa famille avec respect et faisons confiance aux institutions d’un État de droit. Car une société civilisée ne se reconnaît pas à sa capacité d’accuser, mais à sa capacité d’attendre que la justice parle. Et lorsque la justice parle librement, chacun doit avoir la sagesse de l’écouter.

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