Par dr. Zakia Laaroussi, Redactrice en Cheffe du journal Al-warqae
Il existe des photographes qui capturent le réel. Et puis il y a ceux, infiniment plus rares, qui l’arrachent au temps. Bouabid El Meknassi appartient à cette confrérie secrète des artistes qui ne photographient pas les êtres : ils révèlent ce que le silence avait décidé de taire. Chaque rencontre avec lui m’a laissé le même sentiment d’énigme. Un homme d’une discrétion presque minérale, dont les mots semblent toujours en retrait, comme si la parole risquait de troubler une méditation intérieure. Chez lui, la réserve n’est ni distance ni froideur. Elle est une élégance de l’âme. Une pudeur souveraine. Le choix d’habiter le monde sans bruit. Mais dès qu’il saisit son appareil, cette retenue se métamorphose en un vertige de lumière.
Son exposition à la Maison du Maroc, à la Cité Internationale Universitaire de Paris, n’était pas une simple succession de portraits. C’était une traversée initiatique. Une procession de présences suspendues entre la mémoire et l’éternité. Le noir et blanc, sous son regard, cesse d’être une esthétique ; il devient une métaphysique. Le noir ne recouvre rien : il enfante la lumière. Le blanc n’éclaire pas : il dévoile l’invisible. Et soudain, les visages cessent d’être des visages. Ils deviennent des paysages intérieurs. Des continents d’émotions où chaque ride ressemble au lit asséché d’un fleuve, où chaque regard ouvre une fenêtre sur une vie entière.
Devant ses œuvres, j’ai compris que Bouabid El Meknassi ne photographie jamais une personne ; il photographie le temps qui l’habite. Voilà pourquoi ses portraits semblent respirer. Ils ne figent pas un instant. Ils prolongent une existence. On y croise les grandes figures du Maroc : artistes, écrivains, penseurs, musiciens, femmes et hommes dont certains continuent d’écrire l’histoire, tandis que d’autres appartiennent déjà à la mémoire collective. Pourtant, face à son objectif, les frontières entre les vivants et les disparus s’effacent. Tous accèdent à la même souveraineté de présence. La photographie devient alors une victoire contre l’oubli.

Il serait tentant de rapprocher Bouabid El Meknassi des grands maîtres du portrait. On pense naturellement à Yousuf Karsh pour la densité psychologique, à Irving Penn pour l’épure magistrale, à Richard Avedon pour cette capacité à mettre l’âme à nu. Mais ces filiations s’arrêtent là où commence son univers. Car Bouabid El Meknassi ne ressemble qu’à lui-même. Son regard est profondément marocain. Il porte en lui les médinas aux murs patinés par les siècles, les lumières obliques des fins d’après-midi, les silences des montagnes, la gravité des visages que le soleil a lentement sculptés. Son appareil n’est pas un instrument technique ; il est le prolongement d’une mémoire collective. Il ne compose pas une image. Il invoque une présence. Ce qui bouleverse dans son travail, c’est cette étrange impression que les modèles nous observent davantage que nous ne les regardons. Leurs yeux semblent connaître quelque chose de nous que nous ignorons encore. Ils traversent le papier, franchissent le cadre, abolissent la distance entre l’œuvre et celui qui la contemple.

Les portraits de Bouabid El Meknassi possèdent cette qualité rarissime des grandes œuvres : ils continuent à vivre après qu’on les a quittés. Ils nous accompagnent longtemps. Ils reviennent dans la mémoire avec l’obstination d’un rêve. Ils finissent même par modifier notre manière de regarder les autres. C’est peut-être cela, le véritable miracle de son art. Transformer la photographie en une forme de sculpture de la lumière. Faire du silence une matière. Donner un visage à l’invisible. Et rappeler, dans une époque saturée d’images fugitives, qu’un seul regard authentique peut contenir davantage d’humanité que des milliers de clichés.
Bouabid El Meknassi n’est pas simplement un photographe d’exception. Il est un passeur d’éternité. À travers son objectif, le temps hésite, la mort recule, la mémoire s’illumine. Et l’on quitte son exposition avec la certitude troublante d’avoir rencontré non pas des portraits, mais des âmes qui avaient accepté, l’espace d’un instant, de prendre la forme de la lumière.
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