Par Marco Baratto, Politologue et correspondant de Alwarqae au Vatican-Italie
De la Longue Marche à la défense de la représentation chinoise aux Nations unies, de la Marche Verte aux partenariats contemporains entre Rabat et Pékin, deux histoires distinctes éclairent une même interrogation : comment les nations peuvent-elles affirmer leur souveraineté et contribuer à un ordre international plus représentatif ?
L’histoire des relations entre la Chine et le Maroc ne se résume ni aux échanges diplomatiques ni aux intérêts économiques qui rapprochent aujourd’hui les deux pays. Elle offre également une perspective sur l’une des grandes questions du XXᵉ siècle : la capacité des nations à reconquérir la maîtrise de leur destin, à préserver leur identité politique et à faire reconnaître leur place dans un ordre international longtemps dominé par les puissances coloniales.
Les trajectoires chinoise et marocaine ne sont ni identiques ni réductibles à une expérience commune. Elles présentent néanmoins un point de convergence essentiel : la volonté d’affirmer la souveraineté nationale et de participer pleinement à la définition des équilibres internationaux. C’est dans cette perspective, attentive aux différences historiques autant qu’aux aspirations partagées, que peut se comprendre la portée du dialogue entre Rabat et Pékin.
La Chine : de la Longue Marche à la reconnaissance internationale
Dans la mémoire politique chinoise, la Longue Marche, achevée en 1935, demeure un épisode emblématique de résistance, de persévérance et de mobilisation collective. Cette retraite militaire, entreprise dans un contexte de conflit et de profonde instabilité, contribua à consolider la direction du mouvement communiste et acquit, au fil du temps, une dimension symbolique majeure dans le récit national chinois. La fondation de la République populaire de Chine, le 1ᵉʳ octobre 1949, marqua une nouvelle étape dans la transformation politique du pays. Elle s’inscrivait dans une histoire longue, façonnée par les interventions étrangères, les guerres, les divisions intérieures et la volonté de restaurer la puissance et l’autonomie de l’État chinois.
Toutefois, la consolidation de cette souveraineté ne s’accompagna pas immédiatement d’une reconnaissance institutionnelle pleine et entière sur la scène internationale. Pendant plus de deux décennies après 1949, les représentants de la République de Chine conservèrent le siège chinois aux Nations unies, tandis que la République populaire demeurait exclue de cette représentation. La question dépassait le seul cadre de la rivalité diplomatique. Elle soulevait un problème fondamental de légitimité et de représentativité : dans quelle mesure un système international peut-il prétendre à l’universalité lorsqu’une puissance de l’importance démographique et politique de la Chine reste absente de ses instances ?
Le 25 octobre 1971, l’adoption de la résolution 2758 de l’Assemblée générale des Nations unies mit fin à cette situation en reconnaissant les représentants de la République populaire de Chine comme les seuls représentants légitimes de la Chine au sein de l’Organisation. Cette décision constitua un tournant majeur dans l’évolution du système multilatéral et dans la place de Pékin au sein de celui-ci.
Moulay Hassan aux Nations unies : la représentativité comme principe politique
Dès 1960, le Maroc avait pris position dans le débat sur la représentation chinoise aux Nations unies. Le prince héritier Moulay Hassan, futur roi Hassan II, défendit alors une approche qui soulignait l’importance de la présence de la République populaire de Chine dans les relations internationales. Dans son intervention du 4 octobre 1960 devant l’Assemblée générale, le prince héritier s’exprimait au nom d’un Maroc qui avait recouvré son indépendance quelques années auparavant et qui entendait inscrire sa politique étrangère dans une logique d’ouverture et de reconnaissance des réalités internationales.
Cette position mérite d’être replacée dans le contexte de l’époque. Les Nations unies accueillaient un nombre croissant de pays nouvellement indépendants, dont les voix contribuaient à transformer progressivement les rapports de force hérités de la période coloniale. La question chinoise devenait ainsi un révélateur des limites d’un système international encore traversé par les rivalités entre grandes puissances. Le soutien marocain à la représentation de Pékin peut être interprété comme l’expression d’une conception du multilatéralisme fondée sur la prise en compte des réalités politiques et sur la nécessité de ne pas dissocier durablement la légitimité institutionnelle du poids réel des nations.
Il convient toutefois de distinguer cette prise de position de la décision institutionnelle de 1971 : c’est bien la résolution 2758 qui consacra le changement de représentation de la Chine aux Nations unies. Au-delà de cet épisode, une idée demeure : la crédibilité des institutions internationales dépend aussi de leur capacité à évoluer avec le monde qu’elles prétendent représenter. Pour les États issus de la décolonisation, cette exigence conserve une résonance particulière.
La Marche Verte : mémoire nationale et question de la souveraineté
Le 6 novembre 1975, le roi Hassan II lança la Marche Verte, mobilisation de masse qui conduisit des centaines de milliers de Marocains vers le Sahara occidental, alors que l’Espagne préparait son retrait du territoire. Cet événement occupe une place centrale dans la mémoire nationale marocaine. Il est présenté par le Royaume comme l’expression d’une volonté collective de recouvrer son intégrité territoriale et de prolonger le processus de décolonisation par la réaffirmation de ses droits historiques.
La Marche Verte constitue ainsi un moment majeur du récit politique marocain, associant mobilisation populaire, légitimité nationale et affirmation de la souveraineté. Elle illustre également le rôle que les grandes mobilisations collectives peuvent jouer dans la construction de la mémoire d’un État et dans la définition de son identité politique.
L’analyse de cet épisode exige néanmoins de distinguer la mémoire nationale marocaine du statut international du Sahara occidental. Inscrit depuis 1963 sur la liste des territoires non autonomes des Nations unies, celui-ci demeure au cœur d’un différend politique et juridique. Les revendications marocaines, les aspirations à l’autodétermination du peuple sahraoui et les efforts diplomatiques des Nations unies continuent de structurer la recherche d’une solution politique.
Cette distinction ne diminue en rien l’importance historique de la Marche Verte pour le Maroc. Elle rappelle plutôt qu’en matière de souveraineté territoriale, les récits nationaux, les positions des parties et les cadres juridiques internationaux doivent être examinés avec précision. Une paix durable suppose que les différends puissent être traités par la négociation et dans le respect des principes applicables du droit international.
Rabat et Pékin : une convergence historique, des intérêts contemporains
Le rapprochement entre la Chine et le Maroc s’inscrit dans une histoire diplomatique qui remonte aux premières années de l’indépendance marocaine. Au fil des décennies, les deux pays ont développé des relations fondées sur le dialogue politique, la coopération économique et la diversification de leurs partenariats.
Aujourd’hui, cette relation s’étend à plusieurs domaines : les infrastructures, l’industrie, les investissements, les technologies, la formation et les échanges culturels. Elle répond à des intérêts concrets, mais s’inscrit également dans un contexte international marqué par la recherche de nouveaux équilibres et par la volonté de nombreux États de diversifier leurs relations extérieures.
Pour le Maroc, le développement des liens avec la Chine participe à une stratégie d’ouverture économique et de consolidation de son positionnement comme interface entre l’Europe, l’Afrique et les autres espaces économiques mondiaux. Pour Pékin, le Royaume représente un partenaire en Afrique du Nord et un point d’ancrage dans un environnement régional stratégique.
La coopération sino-marocaine ne doit donc pas être envisagée uniquement à travers le prisme de leur passé. Sa portée dépend également de sa capacité à produire des résultats tangibles : investissements créateurs de valeur, transferts de compétences, développement industriel, formation des jeunes et renforcement des échanges entre les sociétés. C’est à cette condition que la relation bilatérale peut dépasser le registre symbolique de l’amitié historique pour devenir un partenariat durable, équilibré et mutuellement bénéfique.
L’émancipation postcoloniale : un projet encore inachevé
Plus de six décennies après la grande vague des indépendances, la décolonisation politique n’a pas fait disparaître toutes les asymétries économiques, technologiques et institutionnelles. De nombreux pays continuent de chercher à renforcer leur autonomie stratégique, à accéder aux financements nécessaires à leur développement et à peser davantage sur les décisions internationales. Dans ce contexte, la coopération Sud-Sud constitue une voie parmi d’autres pour diversifier les partenariats et élargir les marges de manœuvre des États. Les relations entre la Chine et le Maroc peuvent contribuer à cette dynamique, à condition que la coopération repose sur des intérêts clairement définis, des engagements réciproques et une évaluation concrète de ses effets.
La réforme de la gouvernance mondiale demeure, elle aussi, un enjeu majeur. La représentativité des institutions multilatérales, l’accès équitable aux opportunités de développement et la capacité des pays du Sud à participer à l’élaboration des normes internationales sont autant de questions qui prolongent, sous des formes nouvelles, les débats ouverts au moment des indépendances. Pour autant, l’émancipation ne saurait se réduire à la seule affirmation de la puissance nationale. Elle suppose également le développement humain, le renforcement des institutions, la diversification économique et le respect des principes du droit international. La souveraineté prend toute sa portée lorsqu’elle permet aux peuples de construire leur avenir dans la dignité, la sécurité et la prospérité.
Une amitié tournée vers l’avenir
De la Longue Marche à la reconnaissance internationale de la République populaire de Chine, de la prise de position de Moulay Hassan aux Nations unies à la Marche Verte, deux trajectoires historiques font apparaître une préoccupation commune : la volonté de maîtriser son destin et d’affirmer sa place dans le monde.
Cette convergence ne doit pas effacer les différences entre les expériences chinoise et marocaine. Elle invite plutôt à comprendre comment des histoires distinctes peuvent nourrir un dialogue autour de la souveraineté, de la dignité nationale et de l’évolution de l’ordre international. L’amitié entre Rabat et Pékin trouvera sa pleine signification dans sa capacité à conjuguer la mémoire historique et les ambitions contemporaines, les intérêts économiques et les échanges humains, la défense des intérêts nationaux et la recherche de solutions aux défis communs.
À l’heure où les équilibres mondiaux se recomposent, le rapprochement entre la Chine et le Maroc offre ainsi l’occasion de rappeler une exigence fondamentale : un ordre international plus stable et plus juste doit permettre aux nations de faire entendre leur voix, de participer aux décisions qui les concernent et de poursuivre leur développement dans un cadre de coopération et de respect mutuel. Car l’émancipation ne consiste pas seulement à sortir de la domination : elle consiste aussi à acquérir les moyens de choisir librement son avenir et de contribuer, à égalité, à celui du monde.
