Elégie pour un océan qui étouffe

Par Zakia Laaroussi, Paris

Personne ne demande jamais aux poissons comment ils vivent les canicules. Nous interrogeons les économistes. Nous consultons les climatologues. Nous écoutons les ministres de l’énergie. Mais les poissons, ces peuples silencieux qui habitent la majeure partie de la planète, n’ont jamais droit à la parole. Comme si l’océan n’était qu’un décor. Comme si la mer n’était qu’un immense réservoir de nourriture, de pétrole, de commerce et de puissance. Pourtant, la mer n’est pas un réservoir. Elle est le cœur liquide du monde. Et ce cœur est malade.

Les poissons souffrent-ils de la chaleur ? La question paraît naïve. Elle est en réalité tragique. Car un poisson ne peut ni ouvrir une fenêtre ni chercher l’ombre d’un arbre. Il habite directement le milieu qui se transforme. Chaque degré supplémentaire modifie son univers. Les courants changent. Les migrations se déplacent. Les récifs blanchissent. Les équilibres biologiques vacillent. Certaines espèces remontent vers le nord. D’autres disparaissent dans le silence des profondeurs. Le poisson ne meurt pas seulement de la chaleur. Il meurt d’un monde qui cesse de lui ressembler.

Nous avons transformé les océans en archives de nos excès. Le pétrole s’y répand. Le plastique s’y accumule. Les métaux lourds s’y déposent. Le bruit industriel envahit leurs ténèbres. Même les baleines doivent désormais élever leur chant pour s’entendre à travers le vacarme des navires. L’humanité a fini par contaminer jusqu’au silence. Et pourtant, les plus grands discours sur les océans sont rarement prononcés par ceux qui les contemplent. Ils viennent des stratèges. Des financiers. Des ministres. Des négociants. Des états-majors. Pour eux, la mer apparaît souvent comme une carte. Un couloir énergétique. Une route commerciale. Une zone d’influence. Une réserve d’hydrocarbures. Les poissons deviennent alors invisibles. Réduits à des statistiques. À des volumes. À des rendements. À des profits.

Le drame de notre époque est peut-être là. Nous regardons les océans sans les voir. Nous voyons les cargaisons. Les pipelines. Les terminaux. Les porte-conteneurs. Mais nous oublions la vie. Nous oublions que sous les routes maritimes circulent aussi des créatures qui n’ont jamais participé à nos guerres et qui en paient pourtant le prix. Les conflits modernes semblent toujours revenir au même centre de gravité : l’énergie. Le pétrole. Le gaz. Les ressources. Et lorsqu’on suit leurs trajectoires, elles convergent souvent vers les mers. Les océans deviennent alors le théâtre discret des rivalités planétaires. Des navires de guerre surveillent les routes commerciales. Des puissances s’affrontent pour des détroits. Des flottes protègent des intérêts énergétiques. Et pendant ce temps, les poissons poursuivent leur lente disparition hors du champ des caméras.

Si les poissons pouvaient réunir une assemblée générale mondiale, leur résolution tiendrait sans doute en une seule phrase : « Humains, cessez. » Rien de plus. Car la catastrophe est visible. Le paradoxe est vertigineux. Jamais une espèce n’a possédé autant de connaissances que la nôtre. Jamais une espèce n’a disposé d’autant de moyens pour comprendre les conséquences de ses actes. Et pourtant, jamais une espèce n’a transformé son environnement à une telle échelle. Nous sommes devenus une force géologique. Mais nous continuons parfois à agir comme des prédateurs aveugles.

Tout semble aujourd’hui atteint d’une même fièvre. Les marchés. Les démocraties. Les forêts. Les villes. Les océans. Même la politique paraît essoufflée. Comme si le monde entier respirait à travers des poumons devenus trop étroits pour son propre destin. La véritable tragédie n’est peut-être pas que l’océan se dégrade. La véritable tragédie est que nous nous habituons à sa dégradation. Chaque marée noire devient une actualité. Chaque extinction une statistique. Chaque alerte un simple bruit de fond. Puis nous passons à autre chose.

Mais l’océan possède une mémoire plus longue que celle des empires. Il se souviendra de chaque tonne de pétrole. De chaque déchet. De chaque compromis conclu au nom de la croissance immédiate. Car lorsqu’un homme détruit la mer, il ne détruit pas un paysage extérieur à lui-même. Il détruit la matrice dont il est issu. La respiration qui le maintient vivant. Le miroir liquide de son existence. Les poissons ne transpirent peut-être pas. Mais l’océan tout entier est pris de fièvre. Et si la mer pouvait encore nous parler, elle murmurerait peut-être cette phrase terrible : « Je n’ai plus peur des tempêtes. J’ai appris à avoir peur de l’homme. »

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