Par Zakia Laaroussi, Paris
Il existe des crises qui ne concernent pas seulement les institutions ; elles interrogent le destin même des civilisations. Le débat actuel sur certaines écoles privées lucratives en France appartient à cette catégorie. Les constats récents des inspections générales ne dénoncent pas l’enseignement privé en tant que tel. Ils alertent sur les dérives possibles d’un modèle où l’endettement, la rentabilité et la concurrence peuvent, en l’absence de contrôles suffisants, prendre le pas sur la qualité académique et la protection des étudiants. La véritable question est donc philosophique : que devient l’université lorsque le savoir entre pleinement dans la logique du marché ?
Pour Platon, l’Académie était le lieu où l’esprit apprenait à contempler la vérité. Aristote voyait dans l’éducation la condition de la cité juste. Le savoir n’était pas une marchandise, mais un bien commun destiné à former des citoyens libres. Le monde arabo-musulman a prolongé cet héritage. Les grandes institutions comme la Qarawiyyin, Al-Azhar ou Bayt al-Hikma furent pensées comme des espaces où la transmission du savoir relevait d’une responsabilité collective. Al-Farabi faisait de la sagesse le fondement de la cité idéale, tandis qu’Ibn Khaldoun montrait que la prospérité des sociétés dépendait directement de la qualité de leur enseignement.
Aujourd’hui, l’université évolue dans une économie mondialisée. Les établissements privés ont souvent permis d’élargir l’accès aux études supérieures, d’innover et de répondre rapidement aux besoins du marché du travail. Mais lorsque la logique financière devient dominante, un risque apparaît : celui de réduire l’étudiant à un client et le diplôme à un produit. Or l’enseignement supérieur ne produit pas seulement des diplômés. Il produit de la confiance, de l’esprit critique, de l’innovation et du capital humain.

D’un point de vue scientifique, les travaux sur l’économie de l’éducation montrent que la qualité d’une formation repose moins sur le marketing que sur la compétence des enseignants, la rigueur pédagogique, la transparence des résultats et l’indépendance de l’évaluation. Le philosophe Emmanuel Kant rappelait que l’être humain doit toujours être considéré comme une fin, jamais comme un simple moyen. Cette exigence demeure d’une actualité saisissante : une université qui traite ses étudiants uniquement comme une source de revenus perd sa vocation morale.
La question n’est donc pas de choisir entre secteur public et secteur privé. Elle est de préserver un équilibre entre liberté d’entreprendre, responsabilité académique et intérêt général. Une civilisation commence peut-être à décliner lorsque ses bibliothèques ressemblent davantage à des vitrines commerciales qu’à des ateliers de pensée. L’enjeu dépasse les comptes financiers. Il concerne la manière dont une société décide de fabriquer son avenir.
📲 Partager sur WhatsApp