Éthique publique et développement en Afrique

Par : Mohamed EL AICHOUNI
Expert en financement du développement et en politiques publiques

Le développement exige un minimum de confiance dans les personnes et les institutions. Investir, travailler ensemble, administrer des ressources publiques ou conduire un projet suppose que les engagements soient respectés et que les règles s’appliquent avec une certaine équité. Lorsque la tromperie devient courante et que les abus restent impunis, cette confiance se dégrade. La crise éthique acquiert alors une portée économique et politique : elle compromet la coopération et affaiblit la capacité de la société à transformer ses ressources en progrès collectif.

Cette question concerne de nombreux pays africains, avec des intensités et des formes différentes. Parler d’une absence générale de morale serait cependant réducteur. Le continent compte des citoyens intègres, des communautés solidaires et des professionnels qui remplissent leurs obligations dans des conditions difficiles. Le problème central réside dans les environnements où ces comportements sont peu protégés, tandis que le favoritisme, la fraude et l’appropriation privée du bien commun procurent des avantages à leurs auteurs et restent impunis.

La morale renvoie aux principes qui permettent de juger les conduites ; la droiture implique une cohérence entre ces principes et les actes. L’éthique publique ajoute une exigence particulière : exercer une responsabilité en tenant compte des droits de tous, y compris de ceux avec lesquels on n’entretient aucun lien personnel. Son affaiblissement dépasse donc les seuls détournements financiers. Il se manifeste également dans le travail volontairement négligé, les décisions arbitraires, les informations falsifiées ou l’humiliation des usagers.

Le danger s’accentue lorsque ces pratiques deviennent des moyens ordinaires de réussite. Celui qui respecte les règles peut passer pour naïf, tandis que celui qui les contourne bénéficie d’une réputation d’habileté et de courage. Le responsable qui refuse de favoriser ses proches risque d’être accusé d’ingratitude. Une telle inversion des jugements entretient un décalage entre les valeurs enseignées et les comportements socialement récompensés.

L’histoire éclaire une partie de ces contradictions. Les traites esclavagistes ont profondément marqué les territoires concernés et les relations entre leurs populations. Nathan Nunn et Leonard Wantchekon, dans une étude publiée en 2011 dans l’American Economic Review, établissent une association entre l’exposition historique aux traites transatlantique et de l’océan Indien et des niveaux contemporains plus faibles de confiance. Leurs analyses apportent des éléments en faveur d’un effet causal et d’une transmission par les normes et les croyances [1]. Elles éclairent les origines de certaines méfiances, sans établir l’existence d’un défaut moral des populations actuelles ni expliquer, à elles seules, leurs comportements.

La colonisation a également contribué à façonner les rapports entre les populations et l’État. Dans son article de 1975 consacré aux « deux espaces publics », Peter Ekeh distingue un espace communautaire, auquel l’individu se sent moralement redevable, et un espace civique issu de l’expérience coloniale, envers lequel les obligations peuvent être plus faibles [2]. Cette interprétation, illustrée notamment par le Nigeria, aide à comprendre la coexistence d’une forte solidarité envers les proches et d’un rapport parfois plus permissif à l’utilisation des ressources publiques.

Cette grille de lecture permet d’interroger une contradiction : une personne peut condamner le vol au sein de sa communauté et tolérer un détournement lorsqu’il profite à celle-ci. L’enjeu est alors d’étendre le devoir de solidarité à l’ensemble des citoyens. Le contribuable inconnu, l’usager sans relations et l’enfant d’un autre territoire doivent bénéficier de la même considération que les membres de son entourage.

Les héritages historiques ne déchargent toutefois pas les acteurs contemporains de leurs responsabilités. Les gouvernements peuvent améliorer le fonctionnement de la justice, rendre les recrutements plus équitables et limiter les possibilités d’abus. Ils peuvent aussi entretenir l’opacité et utiliser les institutions pour protéger des intérêts particuliers. L’histoire contribue à expliquer certaines situations ; elle ne rend pas leur reproduction inévitable.

Le pouvoir politique exerce ici une influence déterminante. Lorsqu’une nomination dépend principalement de la fidélité personnelle, la compétence et le service des citoyens risquent de devenir secondaires. Lorsque les contrats servent à entretenir des réseaux de soutien, la dépense publique s’éloigne de sa finalité. Le Rapport sur le développement dans le monde 2017 de la Banque mondiale montre comment les inégalités de pouvoir, la captation des décisions publiques et le clientélisme peuvent compromettre l’efficacité des politiques publiques [3].

À partir de cette analyse institutionnelle, on peut comprendre comment l’impunité influence les conduites. Si les citoyens constatent que les infractions procurent pouvoir et protection, certains peuvent chercher à s’adapter à ces pratiques. Une personne peut alors continuer à condamner la corruption en principe tout en sollicitant une faveur dans son propre intérêt. La répétition de ces arrangements rend les règles moins crédibles et accroît la dépendance à l’égard des réseaux personnels.

La solidarité familiale et communautaire devient, dans ce contexte, ambivalente. Elle constitue une protection essentielle lorsqu’elle permet de soigner, d’éduquer ou d’aider une personne en difficulté. Elle porte atteinte à l’équité lorsqu’elle conduit à un recrutement injustifié, couvre un abus ou détourne des ressources collectives. La responsabilité publique exige de poser des limites à ces attentes, même lorsqu’elles proviennent de personnes proches.

La religion mérite également d’être examinée avec discernement. Les traditions religieuses présentes en Afrique véhiculent des principes de probité, de compassion et de responsabilité. Leur influence dépend de la manière dont ces principes sont interprétés et mis en pratique. Une analyse d’Afrobarometer publiée en 2020, portant sur 34 pays, relevait une forte affiliation religieuse et un niveau de confiance envers les dirigeants religieux supérieur à celui accordé aux autres catégories de responsables étudiées [4].

Ces résultats décrivent des appartenances et des perceptions ; ils ne mesurent pas la cohérence morale des comportements. L’analyse éthique doit donc examiner les situations dans lesquelles les signes de piété ou la générosité publique servent à se soustraire à l’obligation de rendre compte de ses actes. Un don à une communauté religieuse ne supprime pas les droits des personnes victimes de fraude ou d’exploitation. Les responsables religieux peuvent jouer un rôle constructif en rappelant cette exigence et en refusant de légitimer des richesses dont l’origine soulève de sérieuses questions.

L’éducation transmet, elle aussi, des messages parfois contradictoires. Un enfant auquel on enseigne l’honnêteté observe la manière dont les adultes obtiennent un emploi, résolvent un litige ou acquièrent une position sociale. Lorsque la tricherie est tolérée et que l’enrichissement douteux suscite l’admiration, les pratiques observées affaiblissent les principes enseignés. Former à la responsabilité suppose une cohérence entre les paroles, les décisions et les sanctions, à l’école comme dans la famille.

Le prestige accordé à la réussite matérielle peut accentuer cette contradiction. Dans les milieux où la considération sociale dépend surtout des biens exhibés, la manière de les acquérir risque de passer au second plan. Le travail consciencieux devient peu visible, tandis que l’enrichissement spectaculaire attire l’attention. Cette pression du paraître peut encourager la recherche de gains rapides. Elle mérite d’être étudiée en fonction des contextes, sans être présentée comme une caractéristique uniforme des sociétés africaines.

L’insécurité économique peut également réduire la marge de choix des individus. Cela ne signifie pas que la pauvreté engendre nécessairement l’immoralité. La personne contrainte de payer pour accéder à des soins urgents n’occupe pas la même position que celle qui exige ce paiement. L’analyse doit tenir compte du pouvoir de chacun, distinguer l’extorsion subie de la recherche délibérée d’un avantage et reconnaître les efforts de ceux qui restent intègres malgré la précarité.

Les expériences rapportées par les usagers montrent le caractère concret du problème. Dans une analyse publiée le 30 mars 2026 et couvrant 38 pays, Afrobarometer relève que, parmi les répondants ayant sollicité les services concernés au cours de l’année précédente, 29 % déclarent avoir versé un pot-de-vin pour obtenir un document d’identité et 22 % pour recevoir des soins médicaux. Les situations varient fortement selon les pays, et les citoyens pauvres sont davantage exposés à plusieurs formes de corruption [5]. Ces chiffres décrivent des expériences déclarées ; ils ne constituent pas une mesure générale de la moralité d’un continent.

Le silence face aux abus doit, lui aussi, être interprété avec prudence. Dans les enquêtes menées entre 2021 et 2023 dans 39 pays, seulement 26 % des répondants estimaient pouvoir signaler des faits de corruption sans craindre de représailles, selon Afrobarometer [6]. L’absence de dénonciation peut ainsi traduire un sentiment d’insécurité ou une défiance à l’égard des mécanismes de recours disponibles. Exiger du courage individuel sans assurer une protection effective revient à laisser les personnes les plus exposées supporter seules le coût de l’intégrité.

Ces mécanismes peuvent entretenir l’immobilisme. Une procédure opaque offre la possibilité de monnayer une intervention ; un dossier retardé renforce la dépendance de l’usager. Lorsque certains acteurs tirent avantage de ces situations, ils peuvent avoir intérêt à empêcher leur correction. Dans ce cas, l’inefficacité relève aussi de rapports de pouvoir et d’intérêts à préserver.

Les conséquences touchent directement le développement. La défiance oblige à multiplier les vérifications et augmente les coûts de coopération. Les entreprises hésitent à s’engager lorsque les contrats sont peu fiables. Les citoyens investissent dans la recherche de protections personnelles. Les compétences peuvent être écartées au profit de personnes mieux introduites, ce qui affaiblit la qualité des services et des décisions.

Dans les projets et les programmes, ces risques prennent des formes précises. À titre d’illustration, une réception complaisante de travaux peut laisser une infrastructure inutilisable tout en permettant de déclarer son achèvement. Un rapport qui dissimule les retards prive les décideurs des informations nécessaires pour agir. Une sélection orientée des prestataires peut compromettre la qualité de l’exécution. La performance dépend donc aussi de la sincérité des informations communiquées et de la responsabilité des personnes chargées du contrôle.

La reconstruction éthique doit agir sur les règles qui organisent les comportements. Rendre les frais administratifs et les délais prévisibles, motiver les décisions et ouvrir des voies de recours accessibles réduit les possibilités d’arbitraire. Les contrôles doivent déboucher sur des suites effectives, et les personnes qui signalent des irrégularités doivent bénéficier d’une protection crédible. La numérisation peut faciliter la traçabilité, à condition que les données soient fiables et que les usagers puissent contester les décisions prises à leur encontre.

L’exemplarité des responsables est tout aussi nécessaire. Le recrutement fondé sur les compétences, la prévention des conflits d’intérêts et l’application équitable des sanctions donnent un contenu concret aux discours sur l’intégrité. L’éducation civique gagne en crédibilité lorsque les institutions mettent en pratique les principes qu’elles demandent aux citoyens de respecter. Des conditions permettant de vivre dignement de son travail renforcent également la capacité de refuser certains arrangements, sans pour autant se substituer au contrôle des abus.

Cette responsabilité concerne aussi les partenaires extérieurs, notamment les entreprises et les organismes de financement qui participent aux opérations. Les exigences de transparence doivent s’appliquer à l’ensemble des acteurs impliqués. Une transaction irrégulière ne peut être analysée uniquement à travers le comportement du responsable local si d’autres intervenants l’organisent, la financent ou en tirent avantage.

Les sociétés africaines disposent déjà de personnes capables de défendre le bien commun. Le défi consiste à leur permettre d’agir sans être pénalisées pour leur droiture et à rendre plus difficiles les pratiques qui les marginalisent. Une réforme devient crédible lorsque l’usager obtient un service sans avoir à solliciter une faveur, que le professionnel peut refuser une irrégularité et que le responsable rend compte de ses décisions. C’est par la répétition de ces expériences que la confiance peut se reconstruire et que l’éthique peut contribuer à la transformation collective et au développement socio-économique du continent.

Références bibliographiques

[1] Nunn, Nathan et Wantchekon, Leonard (2011). « The Slave Trade and the Origins of Mistrust in Africa ». American Economic Review, vol. 101, no 7, p. 3221-3252.

[2] Ekeh, Peter P. (1975). « Colonialism and the Two Publics in Africa: A Theoretical Statement ». Comparative Studies in Society and History, vol. 17, no 1, p. 91-112.

[3] Banque mondiale (2017). World Development Report 2017: Governance and the Law. Washington, D.C. : Banque mondiale.

[4] Howard, Brian (2020). Analyse d’Afrobarometer sur la religion et la confiance envers les dirigeants religieux en Afrique. Référence bibliographique complète à préciser.

[5] Diallo, Mamadou Abdoulaye, Azaglo, Yayra et Ben Saad, Mohamed Nejib (2026). Analyse d’Afrobarometer publiée le 30 mars 2026 sur les expériences de corruption dans 38 pays. Titre exact et référence de publication à préciser.

[6] Dulani, Boniface, Asiamah, Gildfred Boateng et Zindikirani, Patrick (2023). Analyse d’Afrobarometer sur la possibilité de signaler la corruption sans craindre de représailles. Titre exact et référence de publication à préciser.

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